Vallée du carnage

L'Antiquité n'a jamais pris fin. La barbarie non plus. Romain Lucazeau nous entraîne dans une guerre sans dieux ni repos, magistrale et dérangeante.

Vallée du carnage

Romain Lucazeau, 2024
Verso, 2024

J’aime beaucoup Romain Lucazeau. Son diptyque Latium (2016) est un de mes livres préférés, toutes époques et genres confondus. C’est un conteur brillant et visionnaire, capable de pousser très loin ses idées sans jamais se compromettre ni céder à la facilité. Aussi, quand je l’ai vu se lancer dans un récit uchronique mettant en scène les peuples de l’Antiquité, j’étais charmé.

Naïf que j’étais. Je n’ai pas voulu voir la mise en garde du titre.

Le stress post-traumatique comme si vous y étiez

Vallée du carnage prend place dans un Proche-Orient dont les habitants n’auraient pas changé ; il est sous-entendu que le christianisme n’y a pas existé, ou n’a jamais pris. A l’ouest, les Carthaginois dominent une alliance de cités libres, allant de l’Atlantique à la Grèce. A l’est, les Han, puissance invisible, observent le monde de derrière leurs frontières. Et entre les deux, l’empire perse, dirigé par le tyran fasciste Orode, se lance dans une invasion de la cité libre d’Ecbatane. Lorsque débute le livre, le conflit dure depuis des années, siège apocalyptique dans lequel les défenseurs sont approvisionnés par les Carthaginois, qui refusent de s’impliquer plus avant, et les assaillants sont rendus plus dangereux que jamais par le fait qu’ils sont dos au mur. Si ça vous rappelle quelque chose, pas d’inquiétude, c’est voulu.
J’ai levé les yeux au ciel en lisant les premiers chapitres, inquiet de voir un si beau projet utilisé pour représenter Poutine avec un faux nez. Mais c’était mal connaître Romain Lucazeau, qui nous happe rapidement dans les enjeux propres de son univers. Le récit est, audacieusement, raconté intégralement à la deuxième personne. Il alterne les points de vue, de l’esclave intersexe broyé.e par le complexe concentrationnaire perse, jusqu’au Roi des rois lui-même, en passant par un défenseur d’Ecbatane traumatisé, un prince idéaliste, un commando augmenté carthaginois, un ingénieur plein de remords et un courtisan impitoyable. Tous ont leur voix, leurs valeurs, et tous sonnent juste malgré, souvent, leur inhumanité. On peut accuser Romain Lucazeau de beaucoup de choses, et je le ferai d’ailleurs, mais certainement pas d’avoir choisi la facilité.
L’implication du lecteur est immédiate, on entre à marche forcée dans le récit… Et c’est là que le piège se referme.
Car, comme je l’ai indiqué plus tôt, nous sommes immergés sans préparation dans un contexte de guerre longue, à travers les yeux de soldats poussés au-delà de toute humanité par ce qu’ils ont subi et commis. Eux, leurs officiers psychopathes, leurs victimes brisées : tous monstrueux à leur manière, tous déformés par la guerre. Nous recevons de plein fouet des scènes de viols, de tortures, de mutilations, que la deuxième personne pousse droit dans notre esprit.
Romain Lucazeau réussit ici son tour de force : par cette maîtrise du rythme et de l’horreur, il nous désensibilise, et nous amène à comprendre de l’intérieur pourquoi ses personnages sont désensibilisés, fermés à la douleur d’autrui. Vallée du carnage est une expérience totale : le stress post-traumatique comme si vous y étiez. Il pousse même la cruauté jusqu’à nous présenter tardivement ses personnages les plus humains et scrupuleux (car il y en a bien un ou deux !), alors que nous sommes déjà trop fermés pour nous identifier à eux.

J’ai une admiration sincère pour ce qu’a tenté Romain Lucazeau. Peu d’auteurs ont le courage d’aller aussi loin dans ce qu’ils infligent à leurs lecteurs. J’ai traversé une partie de ce livre hors de mon corps ; et en le refermant, j’ai eu le sentiment de lui avoir survécu plus que de l’avoir lu.
Chapeau bas.

Mais

Ici, insérons un gigantesque « mais ». Peut-être avec une lettrine, pour en marquer la portée. Et voyons le revers de la médaille.
Vallée du carnage est un livre traumatisant, je le répète. Et qu’est-ce qu’on fait d’un livre traumatisant ? On le cache dans un placard pour ne plus jamais y penser, ou, et c’est mon cas, on le décortique. Parce qu’on veut comprendre, on veut que l’épreuve ait un sens.
J’ai laissé le livre trôner sur mon bureau pendant des semaines, j’en ai relu des passages, j’ai pris des notes, je me suis documenté, j’ai réfléchi. Ce faisant, j’y ai trouvé des aspects problématiques, au-delà de l’expérience brillante qu’il propose.
Peut-être que si le texte n’avait pas été aussi extrême, je ne l’aurais pas fait. Peut-être, et c’est là une pensée perturbante, que nombre d’auteurs moindres échappent à mon regard critique, faute de m’avoir suffisamment choqué.

Approximations et problèmes de représentation

Pour commencer, on m’a menti ! On m’a annoncé une uchronie, je me retrouve avec une parabole sur la violence humaine, une représentation de la barbarie antique équipée d’armes nucléaires. En réfléchissant à froid, j’ai vu trop d’approximations pour que mon estime demeure intacte.
A quoi bon donner un tel luxe de détails en matière d’armement ultramoderne sans la moindre mention de sociologie, de politique, de vie civile ? Le prisme de la guerre écrase tout. On ne saura jamais par quel artifice philosophique les démocrates carthaginois ont pu développer des phalanges de soldats clonés à l’espérance de vie minimale, littéralement transformés en machines de guerre au cours de sacrifices à Baal.
On ne saura jamais, non plus, comment les Perses ont pu développer des vaisseaux antigrav bardés de lasers, capables de créer une zone d’interdiction à l’échelle d’un pays, et être restés bloqués en 500 ACN pour tout le reste.
On ne le saura jamais, et j’ai la déplaisante impression que c’est bien pratique. A passer ces questions, et bien d’autres, sous silence, parce qu’on parle de guerre uniquement, Romain Lucazeau en demande beaucoup à ma suspension d’incrédulité.

Le second problème que j’ai relevé m’ennuie davantage : il s’agit des questions de représentation.
Le livre est traversé d’un racisme général intra-diégétique, cohérent avec les points de vue qu’il adopte ; qu’Orode, le Roi des rois, raille l’avidité sémitique des Carthaginois, la lâcheté des Han ou la barbarie des Mongols, rien d’étonnant. On se doute qu’un dirigeant fasciste n’a pas d’opinions nuancées sur ses contemporains.
Par contre, la représentation de ces pauvres Perses m’a douloureusement évoqué les clichés en circulation chez les Grecs antiques et les Européens du XIXe siècle. Ils apparaissent comme des orientaux décadents, cruels et tyranniques, sur lesquels on plaque la double métaphore de l’Allemagne nazie et de la Russie contemporaine. La mort d’Orode est même une reprise littérale de celle de Sardanapale telle que l’a peinte Delacroix… J’aurais espéré qu’en 2025, on aurait achevé de déconstruire 300. Romain Lucazeau réinvente ici une bien triste roue.

Quant aux femmes, elles sont absentes du récit. Un seul personnage féminin est nommé et a droit à quelques lignes de dialogue — qu’elle ne prononce d’ailleurs pas directement, il s’agit d’une hallucination d’un autre personnage. Elle-même brise le quatrième mur en déclarant :
« Mais il n'y a pas de femmes dans cette histoire, Suréna. Que des hommes et leur violence. Que des hommes et leurs interminables guerres, et leur vice, et leur soif de domination. Des hommes seuls, abandonnés de leurs mères et de leurs compagnes, sans foyer, déracinés, se faisant subir les uns aux autres l'injustice. »
Avec ce symbole très fort, Romain Lucazeau assume son choix ; c’est son droit le plus absolu d’auteur-démiurge. Mais je ne cesserai jamais de m’étonner de cette invisibilisation totale, finalement assez gratuite, exécutée d’un coup de baguette magique.

L’homme de Platon

Mon admiration pour Vallée du carnage, pour profonde et sincère qu’elle soit, se trouve contrariée par les points ci-avant soulevés.
Romain Lucazeau affirme la brutalité absolue de la nature humaine, mais le fait dans un cadre volontairement restreint. Je suis convaincu que son intention était de montrer que, gens du Livre ou polythéistes, modernes ou anciens, nous trouverons toujours une raison morale de nous livrer aux pires atrocités. Qu’en ce sens, tout homme en vaut un autre.
Si je devais résumer ce que j’en pense, je répondrais par une parabole — c’est lui qui a commencé. Romain Lucazeau nous présente un lézard dans un très beau terrarium et nous dit « si les dinosaures vivaient encore, le monde serait comme ça. »
Je ne nierai pas que la démonstration est aussi convaincante que le livre est viscéral. J’aurais simplement aimé qu’il ne laisse pas cet arrière-goût d’inachevé, qui aurait fait la différence entre l’excellent et le chef d’œuvre.

« Le traumatisme a séparé ton âme en deux. On t'avait prévenu. Tu observes le phénomène avec froideur. Une part de toi, la plus primitive, se sent prisonnière d'un corps qui n'est plus le sien. L'équilibre homéostatique de l'organisme a disparu, remplacé par une magie technologique dont les rouages profonds s'emboîtent sans précision avec ceux de ton corps. Chacune de ces erreurs constitue une souffrance, et jamais Hiarbas ne cessera de supplier qu'on l'en délivre.
L'autre toi, le nouveau, forgé dans les flammes du Moloch, survivra pour accomplir la mission. Le rite l'a arraché à chaque émotion naturelle à l'humain : compassion, désir, affection, peur. Ce Hiarbas-là n'a pas besoin de l'odeur familière des lieux, ou des rayons du soleil, déjà chauds au matin du Sud, en guise de réconfort. »