Trembling Dervish : danser autour d'un soleil invisible
Ils tournent tous en silence. Lui, il tremble. Mais c'est peut-être lui qui entend la vraie musique.
Il y a des danses qu'on regarde comme un divertissement, et d'autres qu'on contemple comme un miroir tendu à l'univers. Trembling Dervish de Gurdjieff appartient à la seconde catégorie.
La scène est simple : neuf danseurs disposés en demi-cercle, un centre immobile pivotant sur lui-même et une silhouette erratique qui traverse l'ensemble comme un caillou dans un mécanisme bien huilé. Robes ocres, nuances de terre et de sable : un cosmos minéral en mouvement.
Les neuf planètes
Neuf danseurs : difficile de ne pas penser aux neuf planètes du système solaire (oui, Pluton incluse, car l'imagination n'a pas rétrogradé).
Chacun occupe sa place, porté par une orbite partagée - même trajectoire, même cadence, même obéissance à l'ordre.
Ensemble, ils forment une gravité visible, une mécanique céleste.
Symbolisme du neuf
Je ne suis pas friande de ces symboles ésotériques, mais ça colle bien avec la mise en scène… Alors jouons le jeu.
Le chiffre neuf n'est jamais décoratif chez Gurdjieff. C'est son fameux Ennéagramme, figure des transformations, des cycles universels. Neuf points, neuf états, neuf occasions de comprendre.
Le centre
Au milieu, un danseur pivotant sur lui-même.
Soleil ? Axe du monde ? Les deux. Source de lumière et point de gravité autour duquel devrait s'organiser notre chaos intime.
Le souffle de la flûte
Dans Trembling Dervish, la musique repose sur une base cyclique : cordes et percussions martèlent la mécanique répétitive, comme les planètes sur leur orbite. Et au-dessus de ce tapis implacable s'élève la flûte. Elle, au contraire, varie, respire ; elle introduit une faille dans l'ordre, une humanité fragile au cœur de la mécanique cosmique. C'est le souffle de la vie - l'inattendu, l'irrégulier, la possibilité d'échapper au destin mécanique pour retrouver la conscience.
L'Homme erratique
Au milieu de cette cadence immuable, il y a celui qui détonne, qui coupe les trajectoires, dévie les lignes, défie la ronde… Celui qui semble désaxé.
On pourrait penser qu'il symbolise l'humanité mais en fait, il est tout sauf un Homme générique. C'est un être rare, un homme en marge, un initié - le derviche, qui tourne selon une vérité que lui seul perçoit.
Ce n'est pas qu'il refuse l'ordre, c'est qu'il répond à un autre rythme, en orbite autour d'un soleil intérieur, à contretemps du cosmos visible. Un corps en tension, fidèle à un axe et à un rythme que le monde ne voit pas.
Conclusion
Trembling Dervish n'est pas une simple chorégraphie. C'est une cosmologie incarnée, mais pas universelle.
Le danseur désaxé n'est pas un symbole de l'humanité dans son ensemble, mais d'un humain possible : celui qui a trouvé un centre en lui-même, au-delà des orbites collectives.
Un homme spirituel - un derviche, non pas égaré, mais aligné selon un axe intérieur précaire qui le fait trembler ; parce que l'équilibre, quand il ne s'appuie sur rien d'extérieur, est un exercice vivant.
Cette danse nous suggère qu'on peut vivre autrement : centré sans être figé, guidé sans obéir.
#Semaine_36 et sa playlist, comme un feu qui te rappelle que la lumière n'est pas juste une question d'électricité.
Lundi - Trembling Dervish - George Gurdjieff & Thomas de Hartmann
La chorégraphie cosmique, l'ordre vacillant, l'appel intérieur. La semaine démarre dans le tremblement et la tension sacrée.
Cet extrait est tiré du film Meetings with remarkable men, réalisé par Peter Brook en 1979 et inspiré du livre éponyme de Gurdjieff
Mardi - Steerage and the lamp - Balmorhea
Un souffle discret, des cordes comme un fil tendu dans l'espace. Le calme entre deux forces. Le danseur n'a pas encore choisi son axe.
Mercredi - Spiral - Vangelis
Une spirale infinie de sons synthétiques. L'ordre semble total, mais à l'intérieur, quelque chose hésite, se prépare.
Jeudi - Space Oddity - David Bowie
Milieu de semaine, Major Tom est seul. Il dérive, et pourtant il est lucide. L'homme désaxé devient poétique.
Vendredi - It came out of the sky - Creedence Clearwater Review
Fin de semaine, l'inattendu tombe d'en haut : ovnis, miracles mal cadrés ou absurdité pure. Le cosmos a de l'humour.
Samedi - Shine on you crazy diamond - Pink Floyd
Briller autrement. Le derviche comme étoile solitaire, fragile et puissante. Le chaos devient lumière à force de fidélité intérieure.
Dimanche - The whole universe wants to be touched - Nils Frahm
Une prière silencieuse et l'univers respire, s'étire, frissonne. On n'attend plus le soleil : on écoute ce qui vibre en soi.
Sept morceaux, un astre qui brille trop fort et un état d'âme qui trébuche.
Clique, écoute et laisse les planètes tourner pendant que tu te brûles les ailes autour de ton propre soleil.
🎧 Playlist semaine_36
▶️ Apple MusicRead more
Vallée du carnage
L'Antiquité n'a jamais pris fin. La barbarie non plus. Romain Lucazeau nous entraîne dans une guerre sans dieux ni repos, magistrale et dérangeante.
Les absents
Certains silences ne sont pas des oublis : ce sont des réponses qui ne savent pas encore se dire.
Repères
Nos vies sont des droites parallèles qui parfois se heurtent. Et ces collisions font naître des repères - épingles lumineuses sur la carte du temps.
Chlorine
Le chlore, la rage et le vertige : Chlorine nous entraîne, brasse après brasse, dans l’esprit d’une nageuse à la dérive.