Lune rémanente
Une semaine sous le signe de la lune : entre rêveries nocturnes et fragments de mélancolie, ce billet d’humeur se transforme en bande-son personnelle.
Masakuni Oda
Rivages, 2025 ; traduction par Patrick Honnoré
Aucune idée d’où je mettais les pieds, avec celui-là. Je ne connais pas l’auteur et, bien qu’amateur du style, je ne suis pas très féru de fantastique japonais. Le titre m’a intrigué, il n’en a pas fallu plus.
Le livre contient deux nouvelles et un court roman, tous des variations sur la lune, ses pouvoirs, ses habitants. Les deux premiers textes ont un côté « âge d’or de la SF » assumé, plutôt rafraîchissant. Résumer une nouvelle étant l’exercice le plus contre-productif qui soit, je ne m’y hasarderai pas. Lisez-les si vous sentez bien les premières pages, sinon laissez tomber ; l’auteur a le mérite de la constance, il ne change ni de style ni de vision au fil du récit.
Le roman qui leur fait suite explore un Japon dystopique dans lequel sévit une maladie qui décuple les perceptions, la créativité et la libido de ceux qui en sont atteints, les Moonlings. Indépendamment de cette étrangeté qui est autant un don qu’une malédiction, le pays est dominé par un dictateur obsédé par le grand spectacle, qui se pique de mettre en place des combats de gladiateurs entre Moonlings. La suite oscillera entre violence, méditations, sculpture sur bois et constat politique désabusé.
Chacun verra ce qu’il veut dans ce roman. On louera sans doute, à raison, sa poésie, son style, ses personnages attachants malgré leurs bizarreries. Outre cela, j’ai beaucoup aimé la lecture politique du texte. Déjà, que Masakuni Oda ne se cache pas derrière son petit doigt lorsqu’il décide de parler de totalitarisme : il est présenté avec toutes ses facettes répugnantes, le népotisme, le sexisme, l’exaltation de la loyauté qui prime sur la compétence, la volonté de puissance qui n’est rien de plus qu’une histoire de phallus…
L’air du temps est ainsi : on a dépassé le stade de l’avertissement. Même dans un récit qui aurait pu se le permettre, l’auteur refuse la métaphore et met en scène un vrai régime ouvertement fasciste, dans un univers où les éléments fantastiques ne sont qu’une couleur. Sans l'énoncer frontalement, il nous dit que ce qui est dépeint là n’a pas besoin des Moonlings pour exister. La modernité suffit.
La politique ne doit toutefois pas laisser oublier qu’elle n’est qu’une toile de fond sur laquelle se déploient les drames intimes de protagonistes que tout cela dépasse. On y trouvera des images fortes, et bien autre chose que du désespoir.
Il y a dans ce livre une poésie qui emprunte autant au souffle des muses qu’au grondement du lycanthrope.
Bien que le ciel fût très noir, comme un dais de velours, le soleil chauffait fort et projetait l’ombre du squelette sur le sable blanc, comme le pelage d’un zèbre. Le désert de sable blanc, le ciel noir, le soleil brûlant, à l’infini, ce monde était étrange au-delà de ce que les mots peuvent décrire. Et pourtant, ce monde, Tôga le reconnaissait.
_ Oui. La lune… Le désert lunaire… Les rivages de l’océan des Tempêtes.