Les nuits sans Kim Sauvage
Où est Kim Sauvage ?
Sabrina Calvo, 2024
Folio SF, 2026
Ce roman est névrotique et délirant, comme un rêve de fièvre dans lequel se cacheraient des fragments de prophétie. La folle du bus, avec un mégaphone, nous hurle dans les oreilles entre Porte de Loire et Palais des sports (tiiiii-dam tiiiiiii-dam tidadam), et on se surprend à se demander si elle n'a pas compris quelque chose qui nous échappe.
Les nuits sans Kim Sauvage, j’en suis navré mais ça ne se résume pas. On pourrait dire que c’est un texte où la mode rencontre un cyberpunk métaphysique. Une plante hybride, monstrueuse, dont les feuilles se gorgent de lumière néon et dont les racines sont enfoncées dans Les nuits sans Kim Wilde de Laurent Voulzy — clip d’ailleurs pas aussi facile à trouver qu’il devrait l’être sur Internet, pour d’obscures histoires de droits d’auteur. Ceux qui l’ont vu, les vieux, savent que c’était le premier clip cyberpunk français. Les autres se rabattront sur la mythologie. Sabrina Calvo nous en offre une.
Les nuits sans Kim Sauvage va quelque part, c’est certain ; mais je ne suis pas trop sûr d’où, ni de comment. Ça n’a pas vraiment d’importance. Quand la dernière page se tourne, il ne reste que des questions, et l’odeur d’une houle immobile.
Je ne résumerai pas le roman. Je ne parlerai même pas de son intrigue. Je me contenterai de vous chuchoter « lisez-le ».
Avec un mégaphone.
« Dans son sillage, elle m'entraîne dans les artères de la mode, le sang pulsant à mes tempes comme le métronome d'un compte à rebours : fin du monde en approche. Maillage de halles, irradiant leurs arches depuis le marché aux fleurs tout proche. Iridescence des holos à travers la bruine, tintements pincés d'échantillonneurs couinant chaque flaque. Les files d'attente devant les vitrines, à l'entrée des escaliers de bâtiments de pierre blanche. Cordons de sécurité boostés, armoires à glace en pingouins rectangulaires. Multi-flicage, mais les invitations de Thursday sont des sésames qui ouvrent les galeries intérieures, les couloirs de moquette aux talons plantés. Le glitz se manifeste en interstices, à travers le regard d'une designeuse en retard, d'un groupe de Coréennes turbofluo. Tamara enregistre ses observations sur un petit dictaphone pendant que nous arpentons les showrooms. Orgie de pendants, dépouilles de fringues comme des trophées — plus précieux que la vie elle-même. Sous le maillage des grandes baies vitrées, le brouhaha incessant des commentateurs, des dealeurs et des visiteurs étrangers venus habiller leurs partenaires. Un monde sans objet, tout entier dévoué à la célébration de son statut. »