Chlorine

Le chlore, la rage et le vertige : Chlorine nous entraîne, brasse après brasse, dans l’esprit d’une nageuse à la dérive.

Chlorine

Jade Song, 2023
Argyll, 2025
Traduction par Marie Koullen

Pour une fois, je peux dire que j’ai choisi ce livre en conscience. Déjà, il parle de natation. Cela ne saute pas aux yeux car le temps est cruel, mais j’ai nagé en club dans ma jeunesse. Pas de compétition, mais l’esthétique du bassin m’est restée : le carrelage, les lignes flottantes, les cris mêlés d’éclaboussures qui se répercutent entre le plafond et la surface, le silence sous l’eau, entre deux respirations pleines de bruit et de fureur. Et l’odeur de chlore, bien sûr.
En plus, c’est un premier roman. J’aime les premiers romans, plusieurs de mes lectures les plus bouleversantes en étaient. Un jour, je vous parlerai de Morgane Caussarieu.

Mais aujourd’hui, je vous parle de Chlorine.

On y suit Ren, athlète nord-américaine entrant dans l’adolescence, soumise à des pressions écrasantes : sa mère qui l’élève seule et fait tous les sacrifices pour sa réussite ; son coach caractériel et étouffant ; les universités qui viennent faire leur marché parmi les sportifs prometteurs…
Ren change, elle découvre le désir, l’addiction, la douleur, la peur… Son corps et son esprit poussés dans leurs ultimes retranchements, tout est réuni pour qu’elle craque, vrille, se consume.
On le sait tous. On le sait avant même de commencer le livre.
On sait qu’on lit le récit d’un désastre annoncé.

Jade Song n’élude rien, n’évite aucun sujet, et le texte entier brûle de la rage que son personnage n’arrivera jamais à contenir, parce qu’elle n’est à sa place dans aucun des rôles qu’on lui assigne, parce que personne ne lui laisse se demander ce qu’elle veut, parce qu’enfant, elle a lu un beau livre illustré d’histoires de sirènes.
On oscille entre des envolées oniriques dérangeantes, des promesses de rémission qui ne seront jamais tenues, des descriptions quasiment anthropologiques du quotidien des nageurs, et des passages de démence glaçants.
Tout ça respire, mais avec des branchies.
Il y a de l’horreur dans ce texte, qui ne vient pas tant du corps qui change que de l’esprit qui part à la dérive. Ce n’est pas du body horror, c’est du mind horror. Il n’y aura pas de grand spectacle, pas de métamorphose grand-guignolesque. Seulement le doute et l’incompréhension, jusqu’au bout. C’est du très bon fantastique, au sens historique du terme.

J’ai beaucoup aimé ce livre et ne puis que vous encourager à le lire, maintenant que vous savez où vous mettez les pieds.
C’est une apnée qui brûle les poumons, une longueur sous l’eau dans un bassin qui n’en finit pas, à nager aux côtés d’une psyché qui s’effrite lentement, brasse après brasse.

« Les sirènes portent des maillots une pièce qui sculptent une vulve proéminente. Les sirènes n'ont ni cheveux ni cuir chevelu, mais un bonnet de bain en latex qui comprime le gras de leur front comme des restes de dentifrice extraits de tubes presque vides. Les sirènes nagent dans le chlore, s'épanouissent dans les vestiaires et plongent par-dessus et par-dessous les lignes de flotteurs. Sur leur corps pousse une pilosité épaisse et sensuelle, jusqu'à ce qu'elles la rasent pour une meilleure aérodynamie.
Les sirènes préféreraient engloutir quatre bols de pâtes plutôt qu'un homme - car, bien qu'un homme ait bon goût, les sirènes préfèrent ne pas gâcher leur espace stomacal, si précieux, pour un plat si peu nutritif; car un homme n'est pas un repas, sinon un dessert occasionnel.
Nous ne naissons pas sirènes. On nous façonne. »